Le petit peuple de Sally

Sally

Pendant que nous dormons, le petit peuple de Sally Pignet avance. Hommes, femmes et enfants marchent. Ils migrent, transhument, se déplacent, fuient, décampent, déménagent silencieusement. Les dieux qui les ont pétris leurs ont promis une terre qu'ils pourront/devront cultiver pour gagner le ciel.

Sally les accueille au sortir des camps ou fraîchement débarqués sur une plage ou franchissant un col, une frontière virtuelle. Ceux là sont miraculeusement sauvés, libérés, vivants, ce sont les plus costauds, ils vont tenter de reconstruire une vie possible, pour cela ils nous demandent asile provisoire. Sally reprend le pétrissage défectueux des dieux, refait des humains en prenant pour modèles ses propres histoires d'exode. Sally, crânement, utilise le même matériau que les dieux : la terre, l'argile molle à laquelle on peut, en ajoutant et retranchant inlassablement, donner presque toutes les formes et qui sera à la fin durcie à haute température. Presque toutes les formes, car en attendant, Sally doit toutefois renoncer aux trop fines envolées de la matière, qu'une armature cachée soutiendrait mais qui menacerait la solidité de l’œuvre pendant la cuisson. Le poids de l'argile, l'attraction terrestre demande du socle à l'artiste, la terre attire la terre, la contrainte de la gravité l'oblige à faire les jambes courtes et les chaussures énormes.

Et de ce fait le petit peuple de Sally ne peut plus bouger, les jambes sont trop lourdes, les semelles immenses collent à la boue du chemin. Comme l'homme qui marche d'Alberto Giacometti qui a aussi des pieds démesurés, ses migrants sont immobilisés, pétrifiés, statufiés. Pour reprendre la route et au bout redevenir libres ils devront échapper à la gravité et seul l'artiste peut organiser leur évasion, leur accorder de nouveau le mouvement. Ou au contraire, comme Michel Ange, il peut déposer son burin et sa massette et ne pas terminer la taille, ne pas libérer ses esclaves de leur bloc de marbre.

Selon Francis Ponge : " la fonction de l'artiste est fort claire : il doit ouvrir un atelier et y prendre le monde en réparation, par fragments, comme il lui vient "

Le petit peuple de Sally ne demande qu'à repartir et à grandir. Déjà, dans ses dernières créations, des oiseaux se sont posés sur les épaules de quelques-uns de ses protégés, une végétation d'argile enlace quelques-autres, autant de signes d'élévation, une tour de Babel qui plairait beaucoup à Ferdinand Cheval se hausse vers le ciel et là haut, sur la passerelle du paquebot-hôtel de Cerbère qui va gagner le grand large , ils sont une multitude agitant leurs mains.

L'expo au Frigo à Albi est terminée. Ce qui reste du petit peuple fragile de Sally repose dans le papier bulle et les cartons. Le voyage immobile se poursuivra lors d'une prochaine installation.