28 mars 2015

Élysée Reclus

artoff2847

Élysée Reclus pensait ceci en 1885

Qu'en pensons-nous ?

 

Clarens, Vaud, 26 septembre 1885.

Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n'est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l'exercice du droit de suffrage.
Le délai que vous m'accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j'ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.
Voter, c'est abdiquer : nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c'est renoncer à sa propre souveraineté. Qu'il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d'une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu'ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.
Voter, c'est être dupe : c'est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d'une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l'échenillage des arbres à l'extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l'immensité de la tâche. L'histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.
Voter c'est évoquer la trahison : Sans doute, les votants croient à l'honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages — et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l'homme change avec lui. Aujourd'hui, le candidat s'incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L'ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu'il était avant d'avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n'apprend-il pas à courber l'échine quand le banquier daigne l'inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l'honneur de l'entretenir dans les antichambres ? L'atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s'ils en sortent corrompus.

N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d'autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d'action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c'est manquer de vaillance.

Je vous salue de tout cœur, compagnons.  Élisée Reclus.

 

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25 févr. 2015

Floréal Roméro

Floréal

Rencontre

Il faut descendre. Cap au sud ! Descendre déjà jusqu'au bout de l'Espagne. Contourner Madrid, traverser les vastes plaines de la Mancha et au fond de l'Andalousie, freiner juste à temps pour ne pas se heurter aux remparts de Malaga. Et enfin quitter la route et descendre par une piste bossue et pentue surplombant des ravins d'oliviers rangés comme des fantassins à l'appel, qui se tordent de rire et lèvent les branches au ciel en signe de bienvenue ! Un panneau ironique propose de limiter sa vitesse à 40km/h ! On descend le chemin vers la Finca des Arenalejos, vers le vert intense des vergers d'avocatiers, d'orangers et de chérimoliers. L'eau descend avec nous, les chiens gardent les précieux canaux et les réserves.

Ceux qui vivent là ont jeté la clef !

L'homme est toujours très légèrement penché vers l'avant, vers nous, les mains mobiles et ouvertes, le sourire bien accroché. La voix claire, trainant un reste d'accent savoyard, des yeux de gamin dissipé, il nous regarde, il écoute, rare ! Ses mots à lui sont simples, spontanés, il connaît son sujet, il parle de l'anarchie et il prononce le mot avec gourmandise ! Ses parents l'ont trempé dans le bouillon libertaire dès sa venue au pire des mondes, son prénom choisi dans le calendrier républicain de 1792 en témoigne. Il parle d'un anarchisme écologiste en découpant une orange douce avec son canif. Il décrit sans romantisme un monde nouveau, il évoque les moyens patients d'y parvenir, en “doublure” du système capitalisme actuel, pour au bout du compte le remplacer.

Floréal Roméro présente Murray Bookchin*, militant et essayiste écologiste libertaire (1921-2006) et pense comme lui que l'homme peut apprendre à correctement gérer la planète dès lors qu'il cessera d'exploiter son prochain. Bookchin imagine pour cela la création de communautés vivables parce que réduites, capables d'une gestion des affaires publiques à échelle humaine, il parle de municipalisme libertaire, de communes. Il dit aussi : “il faut choisir, se reposer ou être libre !”

Et Floréal Roméro ne se repose pas ! Entre déplorer ou agir, il choisit : il taille ses orangers, cueille ses avocats, sert des galettes bretonnes, écrit des livres et prépare un lendemain : pour répondre à la question (que je ne manque pas de poser chaque fois que se termine une soirée refaire-le-monde) : “quand est-ce qu'on commence ?” il lance un appel, il propose une réunion internationale, rien de moins ! On peut lire son appel sur “populaction.com” ou “puissance-plume” (entre autres) 

*Avec Vincent Gerber, Floral M.Roméro publie : “Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale”

Collection “les précurseurs de la décroissance” chez “ le passager clandestin” éditeur

 Il devrait venir présenter le livre prochainement par ici.

 

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13 nov. 2014

Gentioux

Gentioux

Mardi 11 novembre 2014

Ce matin, je suis allé faire mon devoir de citoyen français : je suis allé commémorer l'armistice de 1918, observer l'état de mon patriotisme et une minute de silence au pied d'un monument aux morts !

J'ai choisi celui de Gentioux, dans la Creuse.

Le monument aux morts pour la France de Gentioux est un édifice atypique ! On peut même le qualifier d'hérétique !

Comme beaucoup de ses contemporains, il se présente sous la forme d'un obélisque courtaud perché sur un socle de trois marches entouré d'une grille en fer forgé. Les noms de soixante trois défunts, héros de 14/18 et des autres conflits y sont inscrits dans l'ordre alphabétique. Mais à la place de la statue habituelle du glorieux poilu-dont-la-bravoure-etc…, il montre un enfant en sarrau tendant un poing rageur vers la formule gravée en lettres d'or dans le granit : “maudite soit la guerre” !

L'installation du monument à l'orphelin de Gentioux est une initiative de 1922 du conseil Municipal de Jules Coutaud, maire SFIO, maréchal-ferrant gazé pendant la grande boucherie !

À l'époque la préfecture de la Creuse refuse de participer à son inauguration !

Le monument n'est toujours pas reconnu par l'État aujourd'hui ! On raconte que les militaires qui passent par là pour se rendre au camp tout proche de la Courtine ont longtemps reçu l'ordre de tourner la tête de l'autre côté !

Mais le monument pacifiste de Gentioux est célèbre et chaque 11 novembre il est le rendez-vous des antimilitaristes de tous poils ! Libres penseurs et anarchistes s'y retrouvent, y prononcent justes discours, entonnent ensemble la chanson de Craonne et s'attablent à midi pour un banquet républicain !

 

Ce matin, la liste des morts pour la France avait été justement complétée par celle, non exhaustive, des morts par la France ! 43 noms de victimes des violences d'état depuis 2005 s'y trouvaient notés, celui de Rémi Fraisse en tête !

 

 

 

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Anarchistes

“Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent…”

Mardi matin, à Gentioux, la statistique de Léo Ferré était fausse ! La proportion d'anars, d'anarchos, était à mon avis plus vraisemblablement supérieure à un sur deux, les grands pavillons noirs au A cerclé flottaient librement au vent frais du carrefour ! Les crieurs du Monde Libertaire et de Creuse-Citron, le journal libertaire de la Creuse, faisaient joyeusement recette !

Je me demande souvent si je suis anarchiste ! Si j'ai le droit, au regard de mon quotidien fait de concessions et de compromis, d'en épingler le pin's au revers de mes vestes noires !

 Dans son livre : l'ordre moins le pouvoir (éditions Agone), Normand Baillargeon écrit :

“Affirmez que vous êtes anarchiste et presque immanquablement on vous assimilera à un nihiliste, à un partisan du chaos voire à un terroriste ! Or, il faut bien le dire : rien n'est plus faux. Et ce contresens résulte de décennies de confusion savamment entretenue autour de l'idée d'anarchisme.

En première approximation, disons que l'anarchisme est une théorie politique au cœur vibrant de laquelle loge l'idée d'anti-autoritarisme, c'est-à-dire le refus conscient et raisonné de toute forme illégitime d'autorité et de pouvoir. Une vieille dame ayant combattu lors de la guerre d'Espagne disait le plus simplement du monde: "Je suis anarchiste: c'est que je n'aime ni recevoir ni donner des ordres." On le devine: cette idée est impardonnable, cet idéal inadmissible pour tous les pouvoirs. On ne l'a donc ni pardonné ni admis.

 L'anarchisme se définit étymologiquement comme [an-] (privatif) [archos] (pouvoir, commandement ou autorité) ; il est donc, littéralement, l'absence de pouvoir ou d'autorité. Ce qui ne signifie ni confusion, ni désordre, si l'on admet simplement qu'il y a d'autres ordres possibles que celui qu'impose une autorité : voilà, exprimé le plus simplement possible, ce qu'affirme d'abord l'anarchisme. Cet ordre en l'absence de pouvoir, les anarchistes pensent qu'il naîtra de la liberté- de la liberté qui est la mère de l'ordre et non sa fille, comme l'affirmait Pierre Joseph Proudhon. Pour le dire autrement, l'anarchisme pense que le désordre, après tout, ce peut bien être que “l'ordre moins le pouvoir”, selon le beau mot de Léo Ferré”

Pour devenir anarchiste, il me faudrait trouver réponses à de nombreuses questions, sur la “nature humaine”, sur les moyens de parvenir à cette société rêvée, sur l'idée de révolution, sur le problème de la violence et définir au plus juste le mot “utopie” !

"Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait”

 

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