14 févr. 2019

petit hommage à mon père

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l'aviateur cloué au sol

Mon père avait volontairement renoncé à parler le 19 juin 1940. Il entrait ce jour là dans l'armée des ombres de la Résistance où la plus grande discrétion s'imposait. Il tint parole jusqu'à la Libération. Il fut cependant relativement peu communicatif par la suite avec sa famille et ses semblables, voire extrêmement silencieux. Il se réfugiait la plupart du temps dans un monde imaginaire dans lequel nous n'étions pas conviés. Il s'enfermait dans la carlingue du Bréguet XIV, baptisée l'avion sans ailes, immobilisée dans le jardin, que Guillaumet lui avait offert à la suite de son crash dans la Cordillère des Andes et qu'il avait aménagée en atelier-bureau.

Il devint Grand Collectionneur. Hormis sa collection de timbres de France, des colonies françaises, d'Andorre et de Monaco ( elle vaut une fortune ! disait ma grand-mère, il les a tous ! ) mon père collectionnait les volcans, les collections et les collections de collections.

La collection de volcans prenait beaucoup de place. Le parc s'étendait de l'est à l'ouest entre Issoire et La Bourboule et du sud au nord depuis Charbonnières-les-Vieilles jusqu'à Besse-en-Chandesse. Au début, les maires des communes concernées avaient eut beau coup de mal à accepter les cônes et les cratères fumants sur leurs territoires et puis, devant le déferlement des touristes et des vulcanologues, ils en avaient rapidement mesuré l’intérêt.

Mon père poursuivit ses activités d'agent secret pendant toute la guerre froide. Je n'avais bien sûr pas le droit d'en tirer une quelconque gloire dans la cour de récréation. Il avait heureusement une couverture, une profession ordinaire, il était gommeur de toisons pubiennes pour le magazine érotique Paris-Hollywood. La censure de l'époque condamnait la publication d'intimités féminines trop fournies : mon père recevait des photographies sous plis confidentiels et avec une infinie patience et une technique hautement complexe, transformait ces triangles buissonniers en territoires défrichés, pubères et asexués.

Un soir, après le repas et la diffusion de l'épisode quotidien de Signé Furax le Grand Collectionneur gagna comme d'habitude la carlingue du Bréguet XIV, baptisée l'avion sans ailes, immobilisée dans le jardin, que Guillaumet lui avait offert à la suite de son crash dans la Cordillère des Andes et qu'il avait aménagée en atelier-bureau. Il mit les gaz, décolla dans l'axe de l'allée du jardin et disparut à jamais. Il me laissait les collections inestimables, sa montre, son couteau et un exemplaire de Paris-Hollywood non censuré.

Posté par artpieton à 10:50 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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