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Jacques Trouvé/objets perdus
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25 septembre 2014

lettre du fusillé

Nouvelles du front

Et pendant ce temps là, la guerre, la Grande, la Der des Ders, continue !

Les horreurs d'aujourd'hui font oublier la commémoration des horreurs centenaires !

Depuis septembre 1914 on a recours à l'exemple pour remettre au pas la troupe qui déjà grogne. La fleur au fusil est fanée depuis lurette ! Depuis les premiers jours de septembre quelques dizaines de poilus ont été fusillés par leurs potes et ce n'est qu'un début.

(Frédéric Henri Wolf débute la liste, fusillé pour l'exemple le 1er septembre 1914)

Alexandre porte plume

 

 

Ma très chère amie,

Ce matin, j’ai été fusillé, à sept heures trente. Mauvaise nouvelle. Nous sommes passés vingt-quatre au Conseil de Guerre hier soir et il a été retenu qu'on aurait abandonné nos postes devant l'ennemi et là c'est la peine de mort pour moi qu'ils ont tiré au sort, je ne suis pas plus coupable que les autres mais il leur fallait un exemple.

J'ai pas dormi cette nuit. Personne. J'avais pas de temps à perdre, j'avais tellement de choses à me rappeler. Il faisait froid.

Hier soir, j’ai pu écrire une dernière lettre. J’ai commencé comme ça : quand tu liras ces mots, quand cette lettre te parviendra, je serais mort, fusillé. Avec un bout de crayon qu'on m'a donné. Mon porte-plume mâchonné je l'ai perdu il y a longtemps. Je t'ai écrit mes dernières nouvelles.

Un matin comme ça, un dernier matin, je me rase pas, je m'étais dit cette nuit. J'avais pensé ça. Je me suis rasé. De prés. J'ai pris le temps même. Après j'ai bien rangé le sabre et le blaireau, je me suis coiffé. Je me disais : on aura la tête nue, je me fais une tête bien propre pour arriver devant le Bon Dieu. J'y crois pas beaucoup au Bon Dieu pourtant, Jean, il y croit, lui, et à toute son escouade de saints. Il dit que je les retrouverais ceux qui me condamnent aujourd'hui. Si ça peut l'aider.

Il y avait Jules dans le peloton qui m’encadrait, avec les baïonnettes aux canons, pour aller jusqu'aux poteaux où ils avaient réunis tous les régiments. Lecture faite des accusations, les aumôniers me disent leurs discours et même, ils m’embrassent moi, le mécréant. Après on m’attache les mains dans le dos et au poteau. On m’a bandé les yeux pour que je voie pas les copains qui me visent, pour que les copains qui me visent ne croisent pas mes yeux. Ils m’ont fait mettre à genoux, ou pas, je ne sais plus. Des fois, à ce qu'il parait, ils t’épinglent un carré de papier blanc sur le cœur, un carton comme à la fête patronale le premier dimanche d'août. On ne peut pas me rater !

Alors, l'adjudant a levé son sabre.

Là, il n'y a plus qu'à attendre qu'il l'abaisse, son putain de sabre, dans peu, dans une seconde, dans une heure, dans un siècle. C'est pour de vrai, on n'est pas dans la cour de la communale cette fois, je me dis,  je vais  vraiment perdre toutes mes billes. On attend qu'il gueule : feu !

Eux, nos potes, nos poteaux, (que des bleus !), tous pensent qu'ils vont tirer trop haut, au dessus de ma tête, dans la colline, dans le ciel ! Que leurs pruneaux feront le tour de la terre et viendront cueillir tous les gradés par derrière ! La belle affaire !  Ils vont tirer dans les étoiles, c'est sûr, les soixante douze fusils, et moi je vais pas en revenir  et on détachera mon bandeau et tous les régiments vont partir d'un grand rire devant ma bobine pâle comme la mort et mes yeux ravagés par la peur !  La bonne blague !

 

J'ai pissé

Transpercé mon carton, en plein dans le mille, dans le cœur d'Émile !

Pas un mot, pas un cri.

Un sous-officier passe me donner le coup de grâce, faute de grâce, au dessus de l'oreille, le canon de son pistolet à six centimètres ! Réglementaire ! Ça fait un bruit terrible !

Je n'ai plus peur.

Le major vient constater que je suis bien mort et le greffier signe son procès verbal.

Maintenant, ils défilent, toutes les compagnies, officiers, sous-officiers, soldats, devant moi, le renversé, le couché par terre et ils pleurent, la belle affaire, atterrés eux-mêmes, et le commandant du cinquième qui ordonne à chacun  de lever la tête ! Il en est un qui est tombé en pressant sa gâchette et qui est resté malade et qui disait : laissez moi je suis un assassin !

Ma montre, mon porte monnaie avec cinquante francs, mon couteau, un briquet, un caillou de chez nous, tes lettres, toutes tes lettres, en un seul paquet sur mon cœur, avec des trous dedans maintenant, j'espère qu'il te feront parvenir tout ça.

Quand même, je pensais bien éviter de périr déjà, j'avais réussi à circuler facilement entre les mitrailles jusque là.

Je me voyais revenir pour embrasser tes yeux, toucher tes seins et que ma première fois ce soit avec toi.

Je te rends la parole que tu m'as donnée de m'aimer toujours et de n'aimer que moi.

Je suis enterré ici.

 

La lettre du fusillé a été en partie inspirée par les derniers courriers postés par des fusillés pour l'exemple entre 1914 et 1918

Elle faisait partie du spectacle "Mauvaise nouvelle" présenté dans le Tarn en 2009 et 2010

Alain Cornuet (mise en scène) Roland Ossart (son) et Matthien Gaudeau (acteur) s'en souviennent

 

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12 septembre 2014

Sivens S'engager

Sivens

S'engager

 On déboise la forêt pour construire un barrage et on assassine tous les habitants de l'herbe, de l'eau et des arbres à Sivens dans le Tarn pour satisfaire les besoins en eau d'une poignée de maïsiculteurs et les ambitions du Président du Conseil Général du département.

La ZAD de Sivens (Zone d'Aménagement Différé) a été rebaptisée ici (comme à Notre-Dame-des-Landes) ZAD (Zone À Défendre) par les militants qui tentent par divers moyens d'empêcher le massacre.

Ce sont des jeunes filles, des jeunes gars, de l'âge de mes gamins, ils ont tous les courages, ils vont au contact des gardes mobiles pour protéger leurs copains, ils sont gazés, ils prennent des coups violents, ils ne reculent pas, ils opposent leurs corps à l'avancée des machines de déboisement, ils s'enterrent sur leur passage, ils s'installent des jours et des nuits entières dans les arbres au risque de s'abattre avec eux.

D'autres, qui ont mon âge, ont cessé de s'alimenter depuis plus de 15 jours maintenant.

C'est un vrai combat, une belle et bonne cause à mes yeux.

Ils m'appellent, ils nous appellent, ils me demandent de faire du nombre, de résister, d'empêcher.

Ils ne me culpabilisent pas en même temps, ils disent que chacun peut faire ce qu'il peut, selon ses moyens.

J'avais l'alibi des kilomètres pour Notre-Dame-des-Landes et d'autres combats. Mon petit coin de Tarn était jusque là calme et protégé, ou bien mes oreilles en panne, les revendications de Sivens datent de plusieurs années.

Sivens, c'est à deux pas. Les franchir pour un pique-nique citoyen un dimanche de soleil, gardes mobiles et machines-dinosaures absents, retrouver des amis, une famille de convictions, se compter, signer les pétitions et rentrer chez soi, c'est facile. Le lundi matin les engins reviennent et leurs escortes de GIGN et de polices spéciales et avec eux la violence. Je n'y suis pas. Les excuses que je me fournis avancent une arthrose au genou, un ou plusieurs "trucs" à faire, un rendez-vous important, etc.

Bon, quand même, j'écris sur ce blog, je diffuse les infos. Pas si mal. Je sauve un ou deux brin d'herbe…

Le massacre de la forêt de Sivens et la répression si violente et si incroyable qui s'y installe est donc pour moi l'occasion de me poser pas mal de questions :

Je me demande un peu ce qu'il reste de mes vingt ans fêtés en 1968, de mes rêves libertaires ? Quels furent mon engagement et ma résistance cette année là ? Et depuis ? Je me dis fier de n'avoir pas mis les doigts dans les engrenages du système en choisissant de "faire l'artiste". Ce fut peut être une manière de résistance. Ce fut peut-être une fuite, etc…

C'est surtout l'occasion de me demander ce dont je vais être capable/incapable de faire pour résister (prochainement?) à un futur pouvoir démocratiquement élu par une majorité de mes voisins !

 

Pour en savoir plus :

https://tantquilyauradesbouilles.wordpress.com/

http://www.collectif-testet.org/index.php

https://www.youtube.com/watch?v=92_TeKgVQEE

 

 

 

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